Né des Nuits électroniques initiées fin 1990 dans le quartier de la gare de Strasbourg, le festival Ososphère réunit cette année une cinquantaine de créations. Lors du discours inaugural à la Laiterie, qui réouvrira après travaux le 24 avril, le directeur artistique Thierry Daney a rappelé les enjeux de l’édition 2026 : nous inciter à « converser avec le futur ».
Pascal Dombis, La Fin de l’écriture, 2026.
C’est à la Fabrique de Théâtre qu’est rassemblée la plupart des créations qui ont toutes une relation aux techniques ou technologies, et plus globalement aux cultures numériques. A l’entrée de l’exposition, l’installation typographique La Fin de l’écriture signée Pascal Dombis inclut une séquence vidéo et générative. Ce dernier, par le passé, a déjà anticipé d’autres fins, comme celle de l’art. Toutes les créations humaines sont possiblement porteuses de leurs propres fins, et il en a été ainsi de civilisations entières. D’autre part, en passant du manuscrit au clavier, puis à la générativité, l’écriture n’aurait-elle pas perdu une partie de son aura ? A moins de considérer que les mots ont vaincu les images, tout au moins celles qu’ils permettent de générer à l’aide de prompts. D’ailleurs, l’artiste n’exclut pas que l’écriture, qui n’a cessé d’évoluer au rythme des innovations techniques et autres évolutions sociétales, puisse se métamorphoser. Et si tel était le cas, nous n’en serions qu’au début.
Harold Lechien, I Could Live Here Forever, 2025.
Dans la salle principale du rez-de-chaussée où les œuvres dialoguent entres elles, le triptyque vidéo I Could Live Here Forever d’Harold Lechien est composé de cadres noirs sculptés d’ornements qui renforcent la présence des trois séquences représentant autant de situations qui, parfois, se recoupent. Le sujet de cette pièce produite au Studio national des arts contemporains Le Fresnoy de Tourcoing, c’est l’évolution des métiers de l’audiovisuel. Celle notamment due aux mutations des techniques allant du tournage sur fond vert à l’usage de l’intelligence artificielle générative, en passant par celles qui autorisent la diffusion de contenus en ligne au plus grand nombre. De ce fait, les performances de plus en plus contraintes de celles et ceux qui travaillent à l’écran ont tendance à passer au second plan, alors que la démocratisation des techniques fragilise les économies qui leur sont associées.
Félix Luque Sánchez, Iñigo Bilbao Lopategui, Damien Gernay & Vincent Evrard, Perpétuité II, 2023.
Le remplacement progressif des humains par les machines est magnifiquement incarné par l’installation robotisée Perpétuité II conçue et réalisée par Félix Luque Sánchez en collaboration avec Iñigo Bilbao Lopategui, Damien Gernay et Vincent Evrard. Le robot industriel, qui sans cesse réarrange à plat un assemblage de pilules diversement colorées, est au centre de toutes les attentions. Son action sans début ni fin convoque le pointillisme en art, bien que ce soit le process qui, ici, fasse œuvre plutôt que le résultat. Comme si la machine était “incapable” de se satisfaire de la représentation d’un instant t. A moins qu’elle ne soit perfectionniste, à l’instar des artistes qui, jamais, n’achèveront leurs œuvres en les privant ainsi de tout espoir de public.
Moritz Simon Geist, Hard Times – Soft Sounds, 2021-2025.
A l’étage, parmi les créations qui font l’unanimité lors du vernissage, il y a l’installation sonore Hard Times – Soft Sounds de Moritz Simon Geist. Un titre qui renvoie à la période de sa conception, le confinement, comme à la délicatesse des sons qu’elle produit. L’idée est simple : motoriser des coquillages contenant de petites quantités d’eau qui sonorisent leurs rotations. Avec une scénographie lumière tout particulièrement soignée pour qui découvre la vingtaine de modules aux comportements instrumentistes. Les sons répétés, dans l’espace comme dans le temps de circulations liquides augmentées par les coquilles qui sont autant de caisses de résonance, s’accordent parfaitement. La multiplication de ces bruits d’eau nous apaise en ces temps difficiles.
Lucien Bitaux, Micro-Strates, 2026.
Lucien Bitaux, à l’inverse, revendique la complexité de sa sculpture intitulée Micro-Strates. Elle représente l’agrandissement par couches d’un objet technique. Le composant électronique dont il est question, c’est le capteur “Ultra HDR” développé par le laboratoire ICube de l'Université de Strasbourg. Nous sommes entourés, dans nos vies quotidiennes, de tels senseurs, jusque dans nos poches, sans jamais en considérer l’extrême miniaturisation qui nous les rend totalement imperceptibles. L’installation de l’artiste, qui s’inscrit dans la continuité des pratiques mêlant les arts aux sciences, attire ainsi notre attention sur cette dimension où règnent en maitre les microprocesseurs. Ces derniers régissent de plus en plus nos vies, même pour des actions anodines comme déverrouiller des applications sécurisées.
1024 Architecture, Volume, 2024.
Il est intéressant de remarquer que le vivant a été un modèle pour les cybernéticiens de l’après-guerre qui, déjà, s’intéressaient aux systèmes complexes. Ce que l’installation sono lumineuse Volume de 1024 Architecture illustre parfaitement. Car c’est bien une sorte d’organisme d’un bleu luminescent qui se déplace au sein des plaques translucides formant une sculpture cubique sur son socle. La musique de nappes que parfois recouvrent quelques accidents sonores participe du suspens que l’entité virtuelle aux mouvements imprévisibles installe par sa seule présence. Cette forme de complexité contenue par le plus primitif des volumes, un cube, est la signature de 1024 Architecture. Le collectif a été fondé en 2007 par Pier Schneider et François Wunschel (rejoint ensuite par Nico Merlin) qui se souviennent de leurs Nuits électroniques à la Laiterie quand ils étaient étudiants en architecture à Strasbourg. C’est donc dans cette même ville que tout a commencé pour les membres fondateurs de 1024 Architecture dont le studio aujourd’hui à Paris rayonne à l’international. Et Thierry Daney, qui régulièrement les invite, de conclure son discours d’inauguration du festival Ososphère 2026 en se référant au club mythique de l’Haçienda de Manchester des années 1990 avec ces mots : « Strasbourg must be built ».